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Il a dit qu’il ne voulait pas exploiter notre douleur, qu’il souhaitait simplement que le monde le sache, que l’histoire le sache, pour que ce crime ne soit pas oublié comme tant d’autres. Il m’a fallu trois mois pour répondre, trois mois pour peser le pour et le contre, trois mois pour me demander si j’avais la force de revivre tout cela, si j’avais le droit de détruire l’image que mes enfants avaient de moi, si j’avais le courage de trahir le mensonge qui m’avait protégée pendant soixante ans.
Finalement, j’ai dit oui, non pas pour moi, mais pour les autres, pour ceux qui n’ont pas survécu, pour ceux qui ont survécu mais ne pouvaient pas parler, afin que leurs voix puissent enfin se faire entendre à travers la mienne. L’entretien a eu lieu chez moi, dans mon petit appartement en ville, en novembre 2005. Thomas est arrivé avec une petite équipe, une caméra, un ingénieur du son, pas de projecteurs agressifs, juste une douce lumière naturelle.
Il me posait des questions, jamais brutales, toujours respectueuses, mais chaque réponse me déchirait. Chaque souvenir me submergeait comme un vomissement, comme un poison trop longtemps retenu. J’ai parlé pendant quatre heures. J’avais tout dit. L’enrôlement forcé, l’hôtel, Madame Colette, le bus de Richter, les autres filles, Simone, les examens médicaux, la routine, la séparation, la libération, le rasage, le silence, le mariage, les enfants, le mensonge, la douleur qui ne s’efface jamais…
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